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Feu de camp

Cela faisait longtemps que les conversations étaient mortes, petit à petit. Chacun restait couché, ou dressé sur le coude, ou debout, immobile, les yeux fixant le feu. Tous étaient loin de là, le regard perdu dans le cœur de braise ou dansaient des formes indéchiffrables. Ils auraient aussi bien pu être de l’autre côté de la terre.


Autour d’eux, la foret, d’un noir d’encre, crépitait sous un crachin léger. Quelques gouttes devenaient visibles dans l’auréole du feu. Parfois, le crépitement cessait, pour reprendre un peu plus tard. Les hommes s’en fichaient. Ils étaient emmitouflés dans leurs parkas et leurs ponchos, étendus sur leurs sacs de couchage, ou carrément à même le mélange d’humus et de feuilles mouillées qui tapissait le sol. De temps en temps, l’un d’eux se levait, restait planté face aux flammes, pensif, se grattait distraitement, puis s’éloignait pour pisser. Il n’était pas long, car à peine avait-il tourné le dos au feu que l’humidité et le froid nocturne le frappaient en plein visage. Il revenait en général plus vite qu’il n’était parti, et en soufflant, se posait prés du foyer. Les plus futés avaient enterrés de la braise sous leur couchage. D’autres n’en avaient cure et comataient déjà.

Un tas épars de bois mort était amoncelé à l’une des extrémités du cercle. Bois pourri, morceaux d’arbre mort, brindilles et branches diverses. Parfois, un gars en saisissait une brassée et la posait dans le feu, avec un concert de craquements. Le bois mouillé se mettait à crachoter ou à péter, mais finissait par prendre. Un regain brusque de lumière faisait cligner des yeux aux spectateurs, les dormeurs se réveillaient une seconde et se retournaient en marmonnant des paroles inintelligibles. La plupart des hommes, prostrés, se contentaient de scruter le cœur des flammes sans réagir. De toute façon, le feu brûlerait encore à l’aube, et il serait facile de remuer la cendre et de le ranimer au besoin.

Ce soir, chaque combattant était en paix avec lui-même. En paix car il n’avait aucune réflexion. Le feu capture. Le cerveau se repose, le regard se fixe au centre des cendres rougeoyantes. L’odeur de la forêt, l’odeur de la nuit, l’odeur de la pluie, l’odeur de fumée formaient un cocktail parfait qui se prêtait au repos de l’âme. Au centre des ténèbres, les humains rassemblés autour de l’œil clignotant n’avaient plus conscience du temps. Leurs fusils d’assaut et leurs porte-chargeurs en toile les rattachaient peut être à une période vague. Mais leur âme, capturée par le feu, par leur environnement, leur âme voyageait dans le temps et l’espace. Combien de fois, au travers des âges, des hommes s’étaient ils retrouvés en silence, fixant avec des yeux gonflés leur feu de camp, l’écoutant ronger les branches, entendant la sève siffler et s’enivrant de son parfum éternel et atemporel ?

Chasseur du néolithique, nomade des premières tribus indo-européennes, paysan celte, explorateur viking, voyageur médiéval, routier de la guerre de cent ans, lansquenet, lignard de la grande armée… Feu utile, feu de camp, feu de vie apportant la chaleur, feu pour le repas et la bombance, feu de cérémonie pour les solstices, feu de réconfort dans la fuite et la défaite, feu apaisant et captivant, feu éternellement vainqueur et renaissant… Des millions d’hommes, morts et vivants, communiaient par le simple pouvoir hypnotisant du ballet rouge s’échappant de son sein.

Le feu, la nuit et la foret nous ramènent à notre condition d’hommes. A notre existence d’européens et de combattants, au fil mental qui nous relie à nos plus lointains ancêtres. Le feu nous explique que rien de change, au fond. L’époque, le progrès, la morale ou la philosophie n’ont jamais modifié réellement la raison de notre présence sur terre et notre rôle dans la vie, notre devoir sacré. Reprendre le flambeau et continuer le combat de nos aïeux. Combat éternel, car combat pour la survie et la continuité de l’ordre naturel face au chaos et à l’anti-nature. Si Satan semble gagner en ce monde, c’est que de moins en moins d’hommes ne prennent le temps de plonger leur regard dans un feu, le soir, à la veillée, au cœur des ténèbres. Satan, avec ses lampadaires électriques, ses boîtes de nuit, ses écrans plats, ses cités-dortoirs, son « progrès » et sa «civilisation », Satan tente de tuer à jamais la nuit, le feu et la foret.

Mais tant qu’il restera des forets, et des gens pour aller y faire un feu de camp, à l’improviste, s’y agglutiner et, après leurs beuveries, fixer les flammes en silence, le dos tourné aux ténèbres et au mystère nocturnes, tant qu’il restera des hommes libres d’échapper à l’anti-monde et retrouver leurs ancêtres au travers de la porte rougeoyante… nous n’aurons pas totalement perdu la partie.

Septembre 2013

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