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Conflit anthropologique

En novembre 2013, quand l’Ukraine du centre et de l’Ouest a déferlé sur la placeMaïdan, le Donbass a encore choisi de rester chez lui. À Lviv, les femmes ne pouvaient pas garder leurs maris à la maison – en scandale ou en cachette, ils finissaient toujours par aller manifester à Kiev ; à Donetsk, rien de tel. Au lieu d’attraper le premier train pour la capitale, les hommes de l’Est, de retour chez eux après les longues journées laborieuses, demandaient souvent à leurs épouses d’éteindre ce poste qui retransmettait les manifestations en direct. « Ça suffit. Je n’en peux plus », disaient-ils, avant de plonger dans un profond sommeil.

Les hommes de Donetsk avaient-ils moins de raisons d’être mécontents de la situation dans le pays ? Étaient-ils moins agacés par la corruption ambiante que les habitants du centre et de l’Ouest ?

Certainement pas. Étaient-ils particulièrement attachés à Ianoukovitch, le président qu’ils avaient élu en 2010 ? (Le Sud-Est du pays avait assuré à Ianoukovitch ses plus grands pourcentages). Pas beaucoup plus. Ils n’hésitent pas, aujourd’hui, à dénoncer sa politique désastreuse, son évasion honteuse et son attitude de traître.

Ne veulent-ils pas se rapprocher de l’Europe ?

Car – rappelons-le – les manifestations sur la place Maïdan ont commencé quand Viktor Ianoukovitch a refusé de signer un accord d’association avec l’Union Européenne. Là en revanche, c’est sûr que non. Le Donbass ne veut pas aller en Europe.

Pourquoi ? Les Ukrainiens pro-Maïdan vous diront que c’est parce que, dans le Sud-Est, on ne partage pas les valeurs européennes, et qu’on y préfère les codes tacites à la loi écrite. Regardez-les, vous diront-ils. Vous voyez comme ils sont tordus ? Ils ne savent pas s’exprimer correctement, se baladent en survêtements et crachent par terre des cosses de graines de tournesol. C’est de la racaille ! Évidemment qu’ils ne veulent pas aller en Europe. Rien à voir avec nous, qui avons admiré le coucher de soleil sur la Seine, adoré la peinture du Tintoret et savons où l’on sert le meilleur café à Copenhague. Bref, vous l’aurez compris – l’Ukraine pro-européenne a un problème avec cet ours du Donbass, qui refuse de quitter sa tanière.

Mais il me faut être plus juste : non, il n’y avait pas que la jeunesse branchée de Kievsur la place Maïdan, il y avait aussi, surtout peut-être, des ouvriers, des paysans et d’anciens militaires de l’Ouest du pays. Alors de nouveau, la question surgit : pourquoi l’Est était-il si peu représenté ? Comment a-t-il pu résister aux charmes du rêve européen, qui avait séduit la moitié de l’Ukraine ?

Certes, les gens du Donbass ont tous des liens forts avec la Russie, mais cela n’explique pas tout. La vraie raison est peut-être à chercher dans le caractère des habitants de ces régions. Car s’il y a un trait qui caractérise pleinement les habitants de Donetsk et de Lougansk, c’est le pragmatisme. Les hommes de l’Est ne veulent pas décrocher la Lune et se méfient des illusions. La vie leur a appris à ne compter que sur leurs propres forces, à se défier des sourires mielleux et à se rappeler que tout a un prix. Quand Kiev et Lviv se figuraient que l’Europe les attendait les bras ouverts, le Sud-Est disait calmement : « Les Européens n’ont pas la moindre raison de nous aider gratuitement. Et s’ils nous donnent quelque chose, nous devrons par la suite le leur payer au centuple. »

Étonnamment, les ouvriers du Donbass ont compris ce qui échappe à la jeunesse sur-diplômée de Kiev : il est des choses dans la vie que l’on ne peut faire que soi-même. S’instruire. Grandir. Subir des épreuves et en sortir gagnant ou, au moins, apprendre de ses erreurs. Pour réaliser sa vocation, on ne peut pas imiter et se faire aider éternellement. Dans la vie, on ne peut pas emprunter la voie de l’autre – tout ce qui nous est permis est de nous frayer notre propre chemin. C’est aussi vrai pour les êtres que pour les pays. À observer la France, la Grande-Bretagne ou l’Allemagne, on se dit que si ces pays continuent de fasciner le monde par leur culture, c’est avant tout parce qu’ils ont toujours suivi leur voie propre, sans attendre qu’un plus fort vienne les porter dans ses bras.

Car c’est bien cela qu’espérait l’Ukraine, de tout son cœur, déçue par ses dirigeants élus démocratiquement et pourtant incapables de gérer le pays correctement. L’Ukraine dépouillée, humiliée, réduite à la survie a totalement perdu foi en ses propres forces, et placé trop d’espoirs dans l’aide de l’Europe, incarnée par cet accord jamais signé. Et quand elle a vu ses rêves foulés, elle n’a pas voulu retenir sa colère. Elle est allée jusqu’à chasser son président légitime et briser les fondements de son État – déjà si fragile…

Le Sud-Est, lui, a pris la nouvelle de la non-adhésion bien moins mal : l’Europe lui avait toujours inspiré plus de méfiance que d’enthousiasme. Pourtant, aujourd’hui, il se soulève.

Le Sud-Est qui n’a pas voulu soutenir Maïdan occupe en ce moment les places et les mairies de ses villes. Il n’écoute plus. Il impose sa ligne de conduite. En hissant des drapeaux russes et en arborant des rubans de Saint Georges, les hommes de l’Est ne demandent pas spécialement le rattachement du Donbass à la Russie. Mais ils exigent un référendum sur le statut de leur région. Ils demandent plus d’autonomie et de pouvoir de décision.

La population de Donetsk et de Lougansk ne se reconnaissait pas dans les aspirations de Maïdan, et quand les représentants du mouvement ont usurpé le pouvoir à Kiev et déclaré au monde « Nous sommes l’Ukraine ! », les hommes de l’Est sont sortis de l’ombre pour rectifier le tableau. Pour affirmer leur existence. Pour dire qu’eux aussi, ils sont l’Ukraine, exactement dans la même mesure que les grands parleurs de Kiev. Il y a peu de temps encore, personne n’aurait même pu imaginer – et les Ukrainiens de Maïdan moins que quiconque – que ces hommes sans compte Twitter, sans langue et sans visage, que ces gueules noires remonteraient à la surface pour défendre des concepts d’un autre temps, étrangers au monde « civilisé » : langue maternelle et identité nationale.

Parce que quand on demande aux protestataires et à leurs sympathisants ce qu’ils fichent sur leurs barricades, ils répondent précisément ces deux choses : « On nous prend notre langue » et « Nous ne pourrons pas vivre dans cette nouvelle idéologie de Kiev ». Le Sud-Est ne s’est pas soulevé pour demander du pain ; il s’est levé quand on a voulu lui prendre son âme.

« Nous sommes là pour défendre le 9 mai », disent-ils à l’unisson, tous ces « gens ordinaires », ex-combattants des forces spéciales ukrainiennes ou vétérans de la guerre d’Afghanistan. Ces vieux barbus des contes de Pouchkine et ces jeunes venus lutter pour des valeurs ontologiques. Pour eux, le 9 mai, c’est un lieu de mémoire sacré. Un élément identitaire fondateur. Le dernier bastion. On peut tout céder mais pas celui-là. Autrefois, les hommes du Donbass et des alentours mouraient pour leur foi orthodoxe. Aujourd’hui, on n’a plus vraiment de foi – mais on a le 9 mai, comme un médaillon hérité d’un aïeul depuis longtemps disparu. Un cadeau qui ne paie pas de mine – mais que l’on doit, sans même savoir trop pourquoi, conserver et transmettre à ceux qui viendront.

À l’heure où l’on nous propose partout une toile commune, aux lignes bien tracées, et que l’on nous invite gentiment à colorier les espaces entre les contours, les hommes de l’Est de l’Ukraine s’entêtent à tisser la leur propre. Elle peut ne pas plaire à tout le monde, mais elle leur appartient. Elle – c’est eux. Et que les autres aillent se faire pendre. Parce que dans la vie, c’est ça que le bonheur exige : avoir le courage de prendre des pinceaux et de dessiner son tableau plutôt que laisser l’un ou l’autre maître s’en charger pour vous.

​Article original ici

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