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chronique d'"Un Samouraï d'Occident" de Dominique Venner.

J’aborde aujourd’hui un exercice difficile : la chronique/critique de l’incontournable ouvrage de Dominique Venner : « Un samouraï d’occident. ». Je ne fais pas cela en qualité de détenteur d’une quelquonque vérité. Simple étudiant nationaliste de 25 ans, j’ai conscience de ne pas arriver à la cheville de l’auteur en question, et si je m’autorise une critique de son ouvrage, c’est d’abord à titre d’exercice littéraire et universitaire, puisque je suis moi-même une formation d’historien et un parcours militant. Dominique Venner a en partie contribué à cet éveil durant ma jeunesse, grâce à sa revue « enquête sur l’histoire », que je subtilisais à mon père dés mes 6 ans. Au-delà, je veux écrire cet article parce que Dominique Venner, par delà la mort, a dédié son livre à ma génération, parce que ce livre a été lu par la quasi-totalité des jeunes nationalistes, et par leurs ainés. « Un Samouraï d’Occident » a reçu de leur part une appréciation unanime d’excellence. Pour certains, c’est une révélation. J’ai donc voulu moi aussi le lire, pour en témoigner. J’en ai tiré une impression mitigée, ou plutôt très inégale. Certains aspects m’ont particulièrement interpellé. A l’heure ou plus que jamais, il est essentiel que le nationalisme émerge du brouillard idéologique et de ses éternels contresens, afin de pouvoir assurer la relève historique qui se prépare, le livre de Venner nous offre un exemple parlant des principales fractures idéologiques qui parcourent le nationalisme français depuis 1945.
A propos de l’auteur : je ne m’engagerai pas dans une dissertation frontale sur les idées politiques de Dominique Venner. Je les solliciterai au fur et à mesure de la critique de son propos dans ce livre. Je ne suis évidemment pas bien placé pour juger les choix idéologiques de Venner. Il a connu la guerre, pas moi. Au-delà de cette distinction fondamentale, Dominique Venner a connu cette période d’après-guerre qui a été, pour le nationalisme français, une véritable traversée du désert, tant sur le plan conceptuel que sur la pertinence des choix de chacun. Certains aujourd’hui traitent Venner de sioniste, de vendu aux juifs ou d’Atlantiste. Je pense personnellement que c’est hors de propos, et déplacé dans le sens ou l’on sent, tout au long de la lecture, une franchise implacable. D’ailleurs, concernant cette franchise, le geste ultime de Dominique Venner ne laisse planer aucun doute. Les arrivistes et les opportunistes ne se tirent pas sereinement une balle dans la tête en pleine cathédrale de Paris, après avoir écrit un testament de 300 pages.

Une ballade identitaire

A la lecture de son œuvre, on peut affirmer par commodité de définition que Dominique Venner était issu du courant « identitaire », avec une légère sensibilité « de droite » (au sens philosophique et historique du terme). Le propos contenu dans « le Samouraï d’Occident », ainsi que son style, rappellent énormément « l’âme européenne » de Robert Dun, ou encore « l’Ordre Naturel » de Maxime Laguerre. D’une manière générale, on y retrouve en partie la pensée d’un Guillaume Faye nouvelle période (c'est-à-dire un autre Guillaume Faye que celui qui opposait systématiquement l’Occident à l’Europe).
Dominique Venner nous épargne le doute dés son avant-propos. Son livre n’a rien de politique. Nous resterons dans le domaine de la philosophie et de la réflexion civilisationnelle, ce qui n’est pas pour me surprendre, puisque ce sont les marqueurs essentiels de ce mouvement identitaire (courant idéologique à séparer objectivement du mouvement politique éponyme). Une réflexion fortement teintée de symbologie, c'est-à-dire de la confrontation des archétypes inconscients culturels, méthode chère à Robert Dun, que l’on retrouvera tout au long du « Samouraï d’Occident ».
L’auteur se présente en une série de traits. Le Samouraï d’Occident c’est Dominique Venner, et non une figure archétypale illustrant un traité philosophique. Certains pourraient trouver cela prétentieux ou vaniteux. Rappelons que Venner, vétéran de guerre, activiste, intellectuel, s’est donné la mort non dans un geste de désespoir, mais comme un aboutissement logique de son cheminement intellectuel. Cette « mort volontaire », notion qu’il oppose au « suicide par défaut », occupera moins de place dans le livre qu’on ne pourrait s’y attendre. Si le verbe peut paraître pompeux à certain, ce verbe a été suivit de l’acte. Ne négligeons pas ce fait décisif.
Le plan est plutôt fantaisiste. Nous n’avons pas affaire à un ouvrage scientifique, mais à une promenade intellectuelle. Nous suivons Dominique Venner au grès de ses errances et de son bilan personnel, tiré sur 60 ans de réflexions politiques. Inutile de s’attendre donc à un bouquin très structuré ni à un enchaînement hyper-logique (même si une certaine logique argumentative se détache du plan). Les sujets se suivent aux grés de la pensée. C’est plutôt contraire à ce à quoi je m’attendais. Pourtant, ce n’est pas sans intérêt. On se trouve transporté dans le cerveau de l’auteur. Dominique Venner n’a visiblement éprouvé aucune difficulté à partager avec nous ce qu’il voyait et ressentait. C’est à mon avis l’une des prouesses de son testament. Testament contemplatif ou philosophique donc, et non testament politique, comme on a pu l’entendre trop souvent.

Paganisme contre christianisme : religion ou philosophie ?
Il est établi que le noyau du propos de Venner, sa substance essentielle, tient en l’opposition presque systématique qu’il établit entre d’une part, sa vision personnelle du paganisme (là encore dans la continuité de la pensée de Robert Dun) et la pensée chrétienne qu’il envisage comme la première religion étrangère à s’être imposée à l’Europe. Là ou Robert Dun opposait le polythéisme nordique aux monothéismes en général, Venner se base sur une lecture littérale des passages qui l’arrangent dans la Bible. Cette lecture faussement naïve, au mot près, volontairement sélective dans ce que la chrétienté a pu produire de rébutant ou d’anti-européen, constitue ma principale déception concernant l’ouvrage de Dominique Venner.

J’ai moi-même été païen pratiquant durant 9 ans. Je me suis intéressé aux pensées européennes pré-chrétiennes, à l’acculturation de l’âme européenne et à son absorption, ou plutôt à sa relecture du christianisme. Le dégoût du néopoaganisme folklorisant, le refus de son caractère antisocial et de son individualisme nihiliste finalement très compatible avec le modernisme, m’ont menés au christianisme orthodoxe. Pour autant, les valeurs fondamentales de l’ancienne religion de nos ancêtres sont compatibles avec ce choix. Le paganisme européen réel, en tant que religion pratiquée tout autant que philosophie de vie, tend à replacer l’homme au centre du processus naturel, au centre du cosmos et donc de ce que les chrétiens appellent la création. Cette guerre menée contre tous les mondialismes, (fussent-ils humanistes, protestants, progressistes, marxistes, capitalistes ou islamistes) ne peut passer que par la mise en valeur d’une notion qui échappe souvent à l’humain : l’humilité.
C’est cet éloge de l’humilité que Venner prend de manière complètement déplacée pour une castration mentale des hommes. Il semble mettre sur le même plan le libre arbitre de l’individu face à la masse bêlante, et la vanité face à l’humilité. On tombe alors dans la lecture caricaturale des néo-païens actuels à l’eau de rose : le christianisme, c’est l’esclavage, la castration, la haine de l’excellence, le nivellement par le bas. Le paganisme ce serait…quoi au juste ? L’élitisme, la virilité, la liberté, l’épanouissement, le culte de la beauté. C’est là ou Dominique Venner commet une erreur grave pour un historien. Premièrement, il oublie de souligner que le paganisme s’est effacé suite à la croissance démographique des sociétés humaines. Une religion qui convenait à des sociétés rurales extrêmement réduites ou, à une conception de la citoyenneté (Romaine ou grecque) allant de pair avec un effectif humain réduit (cité grecque = pas plus de 2000 citoyens dans la plupart des cas), ne pouvait convenir à des ensembles émergents et constitués d’Etats centraux, administrés féodalement, regroupant plusieurs ensembles ethniques. Un état central nécessite une religion d’Etat, ce qui fut la religion civique romaine au début de l’empire (notamment avec le culte d’Octave). La religion de Caton d’Utique était donc opposée à la définition du paganisme individualiste de Venner.

Le choc des générations

Je ne m’acharnerai pas à reproduire ici tous les exemples et les citations qui mont fait tiquer. Il semble que le défaut principal du néopaganisme est de se constituer uniquement par opposition superficielle au christianisme. En faire une lecture au premier degré et caricaturale, pour lui opposer quoi au final ? Le même individualisme, la même vanité, le même égoïsme qui ont enfanté la société de consommation, que Venner dénonce à juste titre mais paradoxalement, un peu plus loin ? Une sorte d’anarchisme un peu puéril, en gros : « Nous sommes des hommes libres et virils, ha ha ! Nous n’avons pas besoin de Dieux ». On pourrait s’acharner encore à déconstruire cette tare culturelle de la droite identitaire, si l’on ne prenait pas en compte le contexte dans lequel elle s’est forgée intellectuellement.

Cette pensée qui peut nous paraître absurde, à nous les enfants isolés de la modernité matérialiste et individualiste, était au contraire totalement logique pour des hommes comme Dominique Venner ou Robert Dun, qui eux, avaient connu un peu la grande Europe. Ils ont pu entrevoir, dans leur jeunesse et dans le fracas des batailles auxquelles ils ont participé, le visage de celle que nous abandonnions. La décadence, la descente de notre continent vers l’enfer, ils l’ont vécu comme une nouveauté effrayante et déroutante, alors que ma génération, elle, y est née. Notre avilissement, ils l’ont imputé à la dégradation des mœurs humaines, alors qu’avec notre recul et notre regard centré sur le fait économique, nous interprétons plutôt cet avilissement comme la conséquence de la volonté de puissance prométhéenne du progressisme capitaliste qui a émergé au XIXème siècle, et même auparavant. Prométhéisme qui nous a déconnectés de l’Ordre Naturel, Ordre Naturel que le christianisme originel défend par-dessus tout, puisque la nature n’est autre que l’expression de Dieu, la création pure et vierge de toute corruption.
En réalité le décalage de la pensée identitaire dont Dominique Venner se fait le véhicule, et de la pensée Nationaliste Révolutionnaire en construction se fait sur d’autres plans. Elles se rejoignent paradoxalement sur certains points. Le courant dont s’extrait Venner mène au fédéralisme, à l’européisme et se trouve compatible avec une vision anglo-saxonne du monde, d’où la notion « d’Occident ». En découle un élitisme tendant à l’individualisme (ou à une vision anachronique de la société, basée sur un hellénisme athénien qui n’est pas sans nous rappeler la vision civique des colons puritains qui ont fondé l’Amérique du Nord sur leurs townships, au contact avec le « wilderness ».). Au contraire, notre génération qui a connu l’isolement du à l’élitisme technocratique et à l’hyper-libéralisme, rêve quant à elle de socialisme réel et appliqué. Non d’un nivellement par le bas, mais d’une progression vers le haut, dans le sens chrétien ; le Salut, la possibilité pour chacun de s’améliorer et de contribuer à la construction d’une société adaptée à la réalité actuelle, et non à une nostalgie déplacée d’une antiquité impossible à ressusciter. Pour autant, nous pouvons nous rapprocher de Dominique Venner sur de nombreux points, et un certain nombre de choses sauvent son ouvrage.

Conclusion : une impression mitigée mais plutôt positive.

Au final, je pourrais reprocher bien d ‘autres choses au livre de Dominique Venner. J’ai par exemple trouvé qu’il se fourvoyait dans sa description longue et ennuyeuse de l’Iliade et de l’Odyssée, qu’il définit (avec raison pourtant !) comme le texte fondateur de la culture européenne (texte que j’ai eu le bonheur de découvrir à 5 ans). Cette reprise tombe souvent la paraphrase, erreur numéro 1 que tout historien apprend pourtant à éviter lorsqu’il fait du commentaire de document. Toutefois, j’ai moi-même commis une autre erreur en oubliant de citer les phrases précises du livre qui m’ont énervé. Il est toujours plus facile de critiquer que de créer, n’est ce pas ? (Cela dit, la présente chronique est assez grosse pour qu’il ne me vienne l’envie de la doubler en citant massivement le « Samouraï d’Occident ». C’est aussi un ouvrage assez court pour que ses lecteurs reconnaissent immédiatement les passages que je remets en cause).
Tout n’est pas négatif dans l’ouvrage de Venner, loin de là. Certaines phrases sonnent comme des slogans, et le sont déjà devenues. Elles le méritent largement. Je pense à « la nature comme socle, l’excellence comme but, la beauté comme horizon » qui résume parfaitement ce que le national-socialisme (qu’il soit mussolinien ou baathiste) a pour raison d’exister. Au-delà, une myriade de faits, de rappels historiques, de petites réflexions philosophiques qui esquissent ce qu’est un européen libre. La dernière partie (conseils pratiques pour exister et transmettre) est particulièrement intéressante : une application pratique, tellement simple qu’elle décevra surement certains, mais au final totalement salutaire. Autre chose de positif : personne n’ayant lu ce livre ne pourra confondre le suicide (l’auto-euthanasie) et la mort volontaire, départ digne au terme d’une œuvre achevée.
Ouvrage pour lecteurs avertis, à ne lire qu’avec un certain recul, à ne pas considérer comme intouchable mais plutôt pour ce qu’il est, c'est-à-dire un bilan personnel, ce livre est donc au final l’ultime illustration du courant idéologique identitaire (encore une fois, bien antérieur au mouvement du même nom). Peut-il être considéré à la fois comme le testament et l’héritage de ce courant idéologique ? Ce livre revendique lui-même être romantique et philosophique plutôt que politique. Il signe la fin d’une nostalgie et l’ouverture vers de nouveaux combats, ou plutôt vers l’ultime combat, celui de la renaissance. C’est un livre positif. A lire en le remettant dans son contexte, à prendre avec un certain recul, à remettre en cause, mais surtout à envisager comme la mort d’un nationalisme nostalgique, poétique et mélancolique, et la relève d’un nationalisme conscient, positif, politique, dialectique, efficace, ordonné et porteur d’un projet d’avenir clair et cohérent. Nous souhaitons à Dominique Venner un agréable repos, ou qu’il soit, et respectons son combat et son acte ultime. Nous honorerons la confiance qu’il a placé en notre génération, en tirant des leçons de la chute vécue par nos aïeux.

Que meurt l’Occident et que vive l’Europe !

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